Voici la narration accompagnant l’œuvre multimédia de mon frère, l’artiste louperivois Youri Blanchet
1ère partie
La lumière
Tout est là.
Dans la lumière du jour, limpide et claire.
Dans l’éclat transparent bercé par l’espoir.
Dans la vie tout pleine qui s’ébat.
Quand le jour s’embrase d’une si jolie façon,
Quand la lumière jaillit ainsi de toute part,
Je me sens habitée par cette chaude caresse.
Sur mes lèvres je goûte le vent et le sel de l’eau.
Ma peau absorbe chacun de ces feux joyeux.
Je laisse mon regard se perdre dans le lointain.
Le ravissement me gagne,
S’éloigne de moi toute hargne,
Un souffle chaud parcourt mon corps,
Je me sens éprise de ce décor.
J’ai la sensation de vivre une expérience sensuelle unique
Ici, dans ce seul lieu que j’habite.
J’ai cette précise certitude d’avoir le pouvoir de vivre tout ce dont j’ai envie.
J’ai ce sentiment souverain de regarder le monde qui me regarde et qui sourit.
Je goûte tendrement la vie.
Le vert alentour est vif et clair, gorgé de soleil.
Le bleu du ciel est dorlotant, tout pâle et garni de voiles blancs.
Je sens une joie profonde gagner mon âme,
Une sensation si palpable que je la caresse.
Une ardeur vibrante s’ébouille en moi.
Je ne suis plus là.
Je suis la pierre taillée, érigée en bâtiments ;
Je suis dans l’air salin et suave du vent ;
Je suis ces chemins qui se croisent pour former une toile ;
Je suis ce havre perché, cette contrée aimée, mon trésor natal ;
Je suis toute la ville, sa rumeur et sa musique ;
Je suis chaque âme qui l’adopte ou qui l’habite ;
Je suis ces façades magnifiques qui rivalisent de couleurs ;
Je suis toute l’eau alentour qui dégage ses odeurs.
*****
2e partie
L’ombre
La grisaille me pèse comme un lourd fardeau.
Plus rien de ce monde ne me semble beau.
J’ai peine à croire en des jours meilleurs.
Partout je sens l’odeur ¸acre du malheur.
Un brouillard opaque recouvre la ville.
Comme ce voile dense devant ma pupille.
Mon cœur est terne, je ne suis que désolation.
J’ai l’impression de perdre ce qu’il me reste de raison.
Toute cette eau qui descend me rappelle mes larmes.
L’écho de la ville résonne comme une complainte.
Je ne sens plus couler en moi ce torrent d’amour.
Je ne suis qu’un vase qui déborde du poids des jours.
Les clochers qui pointent haut vers le ciel me rendent si petite.
La pierre et le ciment semblent couverts de sanglots.
Tout est tristesse et gémissement.
Tout est douleur et hurlement.
C’est le deuil, la mort, la maladie ;
C’est l’angoisse oppressante qui détruit.
C’est le vide, le doute, l’abandon ;
Comme un cri étouffant mes émotions.
Ce sont mes yeux rougis, noyés de chagrin
Et toute la détresse contenue dans ma main.
C’est ma bouche assoiffée cherchant à boire ;
C’est mon cœur fatigué qui ne sait plus croire.
C’est la monotonie qui occupe tout l’espace
Et moi qui erre, accablée par l’angoisse.
C’est le spleen éternel propre à l’existence
À laquelle on cherche en vain à donner du sens.
Ce n’est rien.
Ce n’est que le néant qui se déplace à l’intérieur de ma vie.
Ce n’est que la souffrance qui partout me suit.
Et moi qui ne perçois plus le moindre éclat de lumière.
Et moi qui ne sens plus jamais frémir ma chair.
*****
Intermède
La tombée du jour
Comme un spectre un souvenir frôle mon échine.
Un vertige très ancien que pourtant je devine.
Une vision de gouffre qui s’enfonce devant moi.
Une route escarpée où j’avance pas à pas.
La terreur qui gagne chaque particule de mon corps.
L’instinct de survie qui devient le plus fort.
Seule une obsession qui persiste encore :
Vivre, me battre, repousser la mort.
*****
3e partie
Les ténèbres
Tout est noir.
C’est la nuit.
Je sens une ombre qui me poursuit.
Des bruits étranges résonnent, des sons épars.
Des réverbères projettent une lumière rare.
Les formes s’allongent.
Les sons deviennent cassants.
Les ténèbres me plongent dans un effroi délirant.
Mon pas s’accélère.
Mon cœur bat la chamade.
Juste l’idée de regarder derrière me rend malade.
L’obscurité qui gagne chaque contour du décor
Camoufle dans ses recoins la présence de la mort.
Ma bouche s’assèche.
S’hérisse ma peau.
Un brouillard délétère descend jusque sur l’eau.
Je crains d’éveiller les monstres d’antan
Ces démons nocturnes qui sont si menaçants.
Je redeviens une enfant figée devant son placard
Effrayée de voir le mal soudain surgir du noir.
Je suis cette petite fille qui marche dans la nuit,
Qui sursaute d’angoisse à chaque pas, à chaque bruit.
L’approche des ténèbres ravive chacune de mes craintes.
J’entends des cris au loin, semblables à des plaintes.
Les ombres qui s’étirent se font malsaines.
La noirceur dégage une odeur de haine.
J’ai peur, j’ai peur,
L’anxiété me ronge.
Une créature immonde habite la pénombre.
Je me sens épiée, je me sens suivie.
Ma voix étranglée n’échappe aucun cri.
Mon pas déjà rapide devient une course effrénée.
C’est tout mon corps qui tremble tant je suis apeurée.
L’épouvante occupe l’ensemble de mon âme.
Je file dans la ville telle une ardente flamme.
La pénombre alentour ne m’inspire que terreur.
Je sens quelque chose ou quelqu’un qui m’effleure.
Je ne sais plus si je délire ou bien si c’est réel.
Dans ma hâte, peut-être mon esprit s’emmêle.
Il semble que j’avance ainsi depuis longtemps
Et que ma destination s’éloigne en même temps.
J’ai l’impression de vivre un affreux cauchemar
Pourtant je sais que mes pas foulent le trottoir.
On dirait que je suis entrée dans l’antre de Lucifer
Et que je ne sortirai que lorsque viendra la lumière.
C’est si noir.
Je suis transie.
Je crains de ne pas me rendre au bout de cette nuit.
Je ne cours plus.
Je n’ai plus de forces.
J’ignore ce qu’est cette présence féroce.
Mon souffle me brûle.
Ma peau transpire.
Des sueurs froides me font frémir.
Je ferme les yeux, repliée dans un coin.
J’appréhende l’idée de ne jamais voir demain.
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6 réponses jusqu'à présent ↓
Fannie Blanchet // 3 décembre 2008 à 14:17
Abysse, brouillard et autres songes, c’est une création multimédia de l’artiste Youri Blanchet, co-réalisé avec Denis Beauséjour. Le concept: dans un stationnement étagé du centre-ville de Rivière-du-Loup étaient projetées différentes images de la ville sur un mur à 3 pans. Devant le mur-écran, un bassin, installé pour l’occasion, contenant quelques pouces d’eau, servant de scène pour la chorégraphie exploratoire de Sandra Belzil, danseuse professionnelle de la région. L’oeuvre se déroulait en 3 parties, la première sur le thème de la lumière, avec des images aux couleurs saturées et vives, empreintes de soleil. Puis, fondu noir de quelques secondes qui débouchait sur la deuxième partie, laquelle traitait de la tristesse, de la grisaille, avec moult points de vue pluvieux où l’ambiance de spleen prenait toute la place. Ensuite, une courte séquence narrative de 20 secondes sur fondu noir mettait la table pour la finale de la présentation. Ainsi, la troisième partie plongeait radicalement dans les ténèbres, le désarroi et l’angoisse, exploitant des images de nuit et des lieux terrifiants. La projection prenait fin sur un fondu blanc, musique douce et apparence de lumière au bout du tunnel.
emilo // 4 décembre 2008 à 09:59
Ah! Youri c’est ton frère!… ok! … une pièce de puzzle de plus se place dans ma tête sur la grande fresque de Rivière-du-Loup…
Fannie Blanchet // 4 décembre 2008 à 11:17
Et oui! Avais-tu vu l’événement?
emilo // 4 décembre 2008 à 14:49
J’étais en Gaspésie ce soir-à… Ai entendu d’excellents commentaires par contre, et une anecdote particulière à propos de la participation inespérée du brouillard (le vrai de vrai!).
Fannie Blanchet // 4 décembre 2008 à 15:13
En effet, tu es bien renseigné. C’était absolument magique! un brouillard d’une densité extraordinaire. Et l’événement fut un réel succès: plus de 700 personnes y ont assisté!
Jeff // 7 avril 2009 à 10:20
J’imagine que comme pour tout art, l’écriture s’améliore avec la pratique… tes mots décrivent de mieux en mieux les émotions que tu cherche à communiquer. J’aime beaucoup, je suis un peu jaloux, mais surtout très fier de mon amie.